Ce devait être un petit crochet qui s’est transformé en grande boucle. Ces dernières saisons, Helena Noguerra a en effet été accaparée par le cinéma, sa présence toujours affriolante à l’écran étant de plus en plus demandée suite au succès colossal de L’Arnacoeur. Les tournages se sont bousculés – trois films seront encore à l’affiche au premier semestre 2013 -, et elle qui papillonnait depuis toujours entre chanson, théâtre et cinéma (sans parler du mannequinat ou de la télévision) s’est finalement posée le plus clair du temps sur les plateaux. Pourtant, même si son dernier album de chansons originales, Né dans la nature, remonte à presque dix ans, Helena n’a jamais cessé de chanter. Elle a fait le tour du monde avec d’autres sirènes du groupe Nouvelle Vague, participé à la comédie musicale Imbécile d’Olivier Libaux, joué les Bonnie pétroleuse en duo avec un Clyde rock’n’roll (Federico Pellegrini) sous le nom Dillinger Girl & Baby Face Nelson, rendu hommage au grand Serge Rezvani (devenu Fraise Vanille sur ses lèvres mutines) et chanté avec un peu tout le monde, de Vincent Delerm à Jacno en passant par André Manoukian.  Une dispersion au diapason de sa gourmandise jamais rassasiée, qui eut pour seul effet négatif de mettre un peu en retrait ses envies plus personnelles de revenir pour de bon à la chanson sous son propre étendard.

Au cours des quatre dernières années, pourtant, elle n’a cessé d’écrire – pour la première fois paroles et musiques – et de solliciter ses proches pour laisser mûrir doucement cet album aujourd’hui prêt et qui risque de surprendre. Elle l’a démarré seule sur Garage Band pour terminer entourée de quelques-uns des auteurs, compositeurs et musiciens qui constituent un peu sa famille, à commencer par le guitariste Philippe Eveno qui fut avec elle l’autre poutre porteuse d’un album édifice. Son titre, Année Zéro – double référence subliminale à Rossellini (Allemagne Année Zéro) et Alain Chamfort (Amour Année Zéro) – suggère l’idée d’un nouveau départ en forme de table rase, et à bien des égards c’est pleinement de cela dont il s’agit. La musique restant pour elle sa matière première, celle avec laquelle elle a débuté et qui demeure son langage favori, elle désirait pour la première fois sur un seul album en décliner tous les vocabulaires et  toutes les nuances. Helena avait ainsi à cœur de revenir au premier plan avec autre chose qu’un album trop attendu de bossas couleur « Azul » et autres chansons en contre-jour. Parmi la trentaine de titres accumulés au fil du temps, des rencontres ou des projets avortés, elle avait l’embarras du choix pour confectionner un programme qui reflèterait toutes les facettes de sa personnalité et mettrait enfin en relief l’étendue de ses goûts musicaux. Le premier titre, The End of The Story, où elle chante en duo avec elle-même dans un troublant jeu de miroir grave/aigu, offre un bel aperçu des ambitions racées qui sont désormais les siennes en matière de songwriting. Les arrangements d’orchestre signés Hugh Coltman sur certains titres – le reste revenant à Philippe Eveno et Helena -, tout comme la trompette rêveuse de Ibrahim Maalouf (Monsieur Paul, The Letter U), montrent par leur discrète majesté combien ce projet fut un ouvrage méticuleux et patient.

S’il s’affirme comme nouveau départ, Année Zéro en profite également pour dresser un bilan, Helena ayant voulu que chaque chanson s’adresse à l’un des hommes de sa vie, à la manière d’un jeu de pistes où chacun des intéressés devra reconnaître celle qui lui est destinée. Ceux que j’ai embrassés, qui sonne presque comme une comptine yéyé, servira en l’occurrence de générique à cette carte du tendre, parfois un peu vache mais surtout très intime et pudique à la fois. Musicalement aussi, Helena est partout et dans tous les registres à son aise. Sur Mon Lucifer (écrit et composé par 2 des jeunes pousses du groupe Bring Your Sista), elle s’essaye à la pop ambrée d’un voile funky comme dans les productions cossues des seventies californiennes. If est aussi léger qu’un balancier de verre qui irait de la bossa au folk, avec sur le pont qui enjambe les deux un solo de trompette à la manière féline de Chet Baker. Beaucoup plus turbulent, Tom (paroles de Mai Lan) est une country-song canaille où Helena mène des chœurs masculins par le bout du nez et zigzague entre les guitares avec autant de grâce et de légèreté que la Anna Karina des sixties. Dans le même style piquant et charmant, Le Premier jour se décline comme une charade dont le cheminement conduit vers un piano ragtime aux sautillements faussement joyeux comme dans les chansons de Randy Newman. Somptueuse ballade folk à l’anglaise et aérienne, emmitouflée dans une orchestration au raffinement extrême, The Horizon adapte un texte ensorcelé de la poétesse Sylvia Plath et évoquera auprès  des plus érudits tant Nick Drake que la bande originale du film The Wicker Man. Comme The End of The Story au début, The Letter U s’amuse à faire dialoguer deux voix en diamétrale opposition dont on peine à imaginer qu’elles appartiennent à la même personne, comme se mélangent aussi sur le même morceau guitares blues et trompettes mexicaines. Lorsqu’elle utilise sa tessiture la plus grave, Helena s’est rendu compte qu’elle chantait un peu comme Elvis. Elle a donc baptisé un morceau du prénom royal, même si cette chanson s’avère la plus pop de l’album, avec de lointains échos des Beatles et de Burt Bacharach, et si son texte n’a rien à voir avec le King.

Cet album qui parle des hommes est aussi une histoire de filles, avec des duos plus ou moins attendus, l’un façon « girls in the garage » avec sa sœur Lio (We have no choice), l’autre avec la voix la plus sensuelle du cinéma français, Anna Mouglalis (sur l’énigmatique et robotique Michèle et Michèle). Même si elle en aura maîtrisé toute la fabrication, Helena a aussi mis à l’épreuve certains de ses compositeurs préférés, le French Cowboy Federico Pellegrini reprenant ainsi du service (The End Of The Story, The Letter U), tout comme Katerine sur leur dernière chanson écrite ensemble (le délicat Appelle moi) ou Jonathan Morali du groupe Syd Matters qui a posé sa douce empreinte le temps de Monsieurr Paul, lequel n’est pas adressé à McCartney mais sonne un peu comme une ballade du White album. Enfin, le duo Minuscule Hey, qui avait pour rêve d’écrire un album entier pour Helena, s’en trouve ici exaucé en partie avec We have no choice et l’espiègle Waking up now, en appendice bonus à cette Année Zéro décidemment fertile.